CINEMA | « L’Accident » : une œuvre intemporelle

Un demi-siècle après sa sortie, le court-métrage « L’Accident » (27mn, 1973) de Benoît Ramampy (1947-1996), un des plus illustres pionniers du cinéma malgache, a bénéficié d’une restauration et d’une projection à l’Institut Français de Madagascar (IFM) Analakely dans le cadre du Novembre Numérique 2024.

Le cinéaste Benoît Ramampy, in « Caméra rebelle » (193p, 2015) de Karine Blanchon. Editions L’Harmattan

Le film raconte l’histoire d’un fils à papa, un jeune homme issu d’une famille bourgeoise qui renverse avec sa coccinelle Volkswagen un petit garçon traversant la rue du quartier d’Ivato à Antananarivo. Placé en garde à vue, le chauffard en état d’ébriété est rapidement libéré grâce au statut de son père. De son côté, l’enfant emmené aux urgences se trouve entre la vie et la mort. Malgré la gravité de son état, le médecin qui l’a pris en charge l’a délaissé au profit d’une riche dame et de sa fille, venues pour une simple visite médicale.

 Ainsi, L’Accident dénonce les discriminations en matière de soins dans les hôpitaux publics malgaches où les fortunés sont privilégiés au détriment des plus modestes. Une situation toujours d’actualité que le chanteur Belahy a encore évoquée dans son tube « Hopitalim-bahoaka », extrait de son album « Asa ihany » (1998).

L’œuvre pointe également du doigt l’alcoolisme, problème qui concerne toutes les classes sociales, du père ivre de la victime qui se fait blâmer par son épouse, outrée par cette dépense alors qu’elle peine à joindre les deux bouts, au fils de bonne famille qui sous l’emprise de l’alcool roule en excès de vitesse en pleine ville jusqu’à commettre un accident.  Le parti pris de Benoît Ramampy de suggérer cet incident au lieu de le montrer, crissement de pneus et bruit de collision en hors champ, en plus de simplifier le tournage est d’autant plus efficace car il nous amène à se concentrer davantage sur le choc moral que sur le choc physique.

Car comment ne pas être moralement choqué face aux discriminations au détriment des pauvres dans les hôpitaux publics ? Et surtout face à la justice à deux vitesses en fonction de la catégorie sociale, un autre fléau toujours d’actualité à Madagascar ? Dans le film, le gosse de riche au lieu d’être inculpé s’en sort facilement grâce à l’influence de son père, un père qui au-delà de la corruption trouve même le moyen d’envoyer sa progéniture poursuivre ses études à Paris pour étouffer le scandale. Toutes ces injustices que les laissés-pour-compte subissent rejoignent le propos de l’écrivain malgache Andry Andraina quelques années plus tard dans son roman « Mitaraina ny tany » (1977), propos selon lequel : « L’indigence vous entrave, l’indigence vous force à accepter ce qui, de toute évidence, est injuste[1]. »

L’Accident a reçu le Prix du Meilleur court-métrage lors de la 4ème édition du Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou (FESPACO), une récompense amplement méritée pour cette œuvre intemporelle.

Aina Randrianatoandro.
Critique de cinéma
Membre fondateur et membre du bureau
de l’Association des Critiques Cinématographiques de Madagascar (ACCM)

[1] Traduction de Tefy in « De douleur, la terre gémit » (325p, 2023). Editions Tsipika.

Leave A Comment