« Dann fon mon ker », la poésie fait battre le cœur de La Réunion

Le festival de film panafricain Rencontres du film court de Madagascar est l’une des rares occasions pour les cinéphiles malgaches de voir des films originaux produits par des auteurs africains, et qui parlent de l’Afrique.

Lors d’une séance de projection de son documentaire Dann fon mon ker (2018), qui signifie « Dans le fond de mon cœur », la réunionnaise Sophie Louÿs a montré que la poésie soigne les blessures du passé.

A travers une série de témoignages entrecoupée de chants et de lectures scéniques, ce film poétique de 48 minutes transporte le spectateur au milieu des « kabars » et sillonne les rues à la recherche de poètes. Sophie Louÿs donne alors la parole à ces créoles qui luttent pour soigner par les mots les maux d’un passé douloureux.

Sur le plan visuel, la poésie se matérialise par cette mise en parallèle d’un volcan en éruption au rythme des mots scandés des poètes et la descente tranquille de l’eau de rivière dans son lit bercée par la voix douce de Kaloune. Une cohabitation naturelle que revendique cette population à l’identité métissée mise en avant par des images et des sons soignés.

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Le film évoque aussi les potentialités de cette terre gracieuse et productive. Sophie Louÿs a pris soin de mettre à l’honneur le bien fait de la relation entre la nature et l’humain dans ce film pour justifier, peut-être, le fondement naturel de ces cris. On y parle donc de la politique agricole imposée par le pouvoir central qui privilégie la culture de rente de cannes à sucre, héritée du temps de l’esclavage, au détriment des besoins alimentaires des locaux. D’ailleurs, c’est de ces revendications que le mouvement récents menés par les « Gilet jaunes » de La Réunion trouve son origine.

A cœur ouvert et à haute voix donc, les artistes confessent leurs préoccupations et questionnent même sur l’indépendance économique et politique de l’île. Des appels qui faits échos chez chacun, qu’importe sa classe sociale et son niveau d’éducation. On s’étonne presque de ce pouvoir rassembleur qu’aient les Kabars . Un effet enraciné dans une quête d’identité culturelle ; celle de la place de la langue créole et la poésie créole dans une société en pleine mutation et toujours ouverte au monde.

Par la poésie, cette population tente de panser les plaies ouvertes héritées de la colonisation, mais remet aussi le métissage au cœur du débat. L’identité de l’île est en effet prise en tenaille entre son appartenance à l’Europe et son ancrage dans le bassin indianocéanique.

Ce film est aussi un témoignage de la réalisatrice qui n’a découvert le créole dans sa forme écrite qu’à l’université. Elle est alors tombée amoureuse de cette langue longtemps bannie dans le système scolaire et souvent minorée dans la littérature mondiale. Dann fon mon ker devient ainsi un documentaire qui reflète l’histoire contemporaine de La Réunion.